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La véritable dette extérieure

Lettre d’un chef indien aztèque aux gouvernements européens

mercredi 25 octobre 2006, par attac

Et finalement, qui doit à qui ?

Eh bien me voici, moi, Guaipuro Cuauhtémoc, descendant des peuples qui, il y a quarante mille ans, peuplaient l’Amérique. Je suis venu à la rencontre de ceux qui l’ont rencontrée il y a cinq cents ans. Voici donc que nous nous rencontrons tous : nous savons qui nous sommes et il ne nous en faut pas plus. Nous n’aurons jamais rien d’autre.

Mon frère douanier européen me réclame un papier écrit avec un visa pour découvrir ceux qui m’on découvert avant. Mon frère usurier européen me réclame le paiement d’une dette contractée par Judas, quelqu’un, en vérité, que je n’ai jamais mandaté. Mon frère usurier européen m’explique que toute dette se paie avec des intérêts, quand bien même il faudrait pour cela vendre des êtres humains et des pays entiers, sans leur demander leur consentement. Et voilà, moi je les découvre.

Moi aussi je peux réclamer mon dû, moi aussi je peux réclamer des intérêts. Les Archives des Indes font état, avec force papiers, force reçus et signatures, de ce que, entre les seules années 1503 et 1660, sont arrivés à San Lucar de Barrameda (Espagne), 185 mille kilos d’or et 16 millions de kilos d’argent, en provenance d’Amérique. Pillage ? Cela ne me viendrait pas à l’idée ! Ce serait penser que nos frères chrétiens ne respectent pas leur septième commandement. Spoliation ? Dieu me garde d’aller imaginer que les Européens, à l’image de Caïn, tuent puis dissimulent le sang de leur frère ! Génocide ? Ce serait là accorder du crédit à des calomniateurs comme Bartolomé de Las Casas, et tous ceux qui ont qualifié la rencontre de “ destruction des Indes ”, ou à des extrémistes comme le docteur Arturo Pietri, qui affirme que l’essor du capitalisme et de la civilisation européenne actuelle est le fruit de l’inondation en métaux précieux que vous, mes frères européens, avez arrachés des mains de ceux qui, en Amérique, sont aussi mes frères !

Non ! Ces 185 mille kilos d’or et ces 16 millions de kilos d’argent doivent être considérés comme le premier d’entre les divers prêts à l’amiable consentis par l’Amérique en faveur du développement de l’Europe. Penser le contraire reviendrait à établir l’existence de crimes de guerre, ce qui ouvrirait un droit à, non seulement exiger le remboursement immédiat, mais même une indemnisation pour dommages et préjudices. Moi, Guaipuro Cuauhtémoc, je préfère croire en l’hypothèse la moins offensante à l’égard de mes frères européens. Des exportations de capitaux aussi fabuleuses n’ont été rien d’autre que la mise en place d’un plan Marshall-tezuma pour garantir la reconstruction de la barbare Europe ruinée par ses guerres déplorables contre les musulmans cultivés, défenseurs de l’algèbre, de l’architecture, du bain quotidien et autres apports supérieurs de la civilisation.

Voilà pourquoi, passé ce cinquième centenaire du “ Prêt ”, nous sommes en droit de nous poser des questions : nos frères européens ont-ils fait une utilisation rationnelle ou tout au moins productive, des ressources si généreusement avancées par le Fonds indo-américain international ?

Nous sommes au regret de répondre : non. Du point de vue stratégique, ils les ont dilapidées en batailles de Lépante, Invincibles Armadas, troisièmes Reichs et autres formes d’extermination mutuelle, pour être au bout du compte, sous l’occupation des troupes gringos de l’OTAN, comme le Panama (mais sans le canal). Du point de vue financier, au bout d’un moratoire de 500 ans, ils se sont montrés tout aussi incapables de régler capital et intérêts que de se passer des rentes monétaires, des matières premières et de l’énergie bon marché en provenance du Tiers Monde.

L’affirmation de Milton Friedman, selon laquelle une économie assistée ne pourra jamais fonctionner, vient corroborer ce tableau déplorable et nous oblige à leur réclamer – pour leur propre bien – le paiement du capital et des intérêts, paiement que nous avons si généreusement repoussé de siècle en siècle.

Ceci dit, il est bien clair que nous ne nous abaisserons pas à réclamer à nos frères européens les taux flottants – odieux et cruels – de 20% et jusqu’à 30% que nos frères européens font payer aux peuples du Tiers Monde. Nous nous limiterons à exiger la restitution des métaux précieux avancés, plus un modique intérêt fixe de 10% par an, intérêt composé sur les 300 dernières années. Sur cette base, et en application de la formule européenne de l’intérêt composé, nous informons nos découvreurs qu’ils ne nous doivent, au titre d’un premier paiement de leur dette, qu’une quantité de 185 mille kilos d’or et 16 millions de kilos d’argent, chacune élevée à la puissance 300. C’est-à-dire un nombre qui, s’il fallait l’exprimer, ferait appel à plus de trois cents chiffres et dont le poids dépasserait largement celui de la terre.

Comme elles pèsent ces masses d’or et d’argent ! Que pèseraient-elles si on calculait leur équivalent en sang ? Alléguer que l’Europe en un demi-millénaire n’est pas parvenue à générer des richesses suffisantes pour régler ce modique intérêt reviendrait à admettre son échec financier absolu et/ou l’irrationalité démentielle des présupposés du capitalisme.

Il est vrai que nous ne nous soucions pas, nous Indo-Américains, de telles questions métaphysiques. Mais ça oui, nous exigeons la signature immédiate d’une lettre d’intention qui impose une discipline aux peuples endettés du vieux continent et les oblige à remplir leur engagement pour une privatisation ou une reconversion rapide de l’Europe, afin que cette Europe nous soit livrée tout entière au titre du premier règlement d’une dette historique.

Les pessimistes du vieux monde disent que leur civilisation est en pleine banqueroute et que cela les empêche de remplir leurs engagements financiers ou moraux. Si tel était le cas, nous nous contenterions de recevoir en paiement la balle avec laquelle ils ont tué le poète. Mais ce ne sera pas possible : cette balle est le cœur de l’Europe.

1 Message

  • La véritable dette extérieure

    29 octobre 2006 03:05, par Momo le Blanc

    Cette lettre s’adresse aux gouvernements européens. C’est donc, en premier, eux qui doivent répondre (au moins par politesse, sinon au titre d’un « débiteur à son créancier »).

    Mais je doute de la pertinence d’une hypothétique réponse. Nous sommes si amnésiques et vivons sur le mode de l’immédiateté qu’espérer une prise de conscience sur des faits remontant à ... combien de jours font 500 ans de "prêt" ? ... c’est presque une insulte que de nous demander de regarder dans nos rétroviseurs sur une période aussi longue. Malgré nos historiens qui, pour certains, tiennent à le rester - ’faut pô leur demander de devenir citoyens - et nos chercheurs capables de remonter le temps sur des milliers d’années grâce au carbone 14, 500 ans ce n’est pas assez pour les uns et trop pour les autres.

    C’est donc à nous, peuples d’Europe, fils et filles d’européens immigrés en terre de notre ami Guaipuro Cuauhtémoc, de répondre à sa lettre. Je pense que c’est prendre un risque énorme car, si notre réponse est honnête et sincère, nous nous retrouverons dans la position actuelle de nos "débiteurs" des pays endettés de ce 21è siècle. Nous sommes trop malins pour ne pas comprendre cette culbute.

    La réponse acceptable pour tous serait d’annuler les dettes de ces 50 dernières années (l’échelle de temps est encore compréhensible pour nos contemporains) et de faire en sorte que nos débiteurs actuels bénéficient de suffisamment de dons - et non plus de prêts - pour se hisser à un niveau et une qualité de vie dignes d’êtres humains de ce siècle. Hélas, nos représentants du peuple aux gouvernements sont si lâches et si peureux (de ne pas se faire ré-élire) qu’aucun ne pratiquera réellement une telle politique.

    Remercions notre ami Guaipuro Cuauhtémoc de nous pousser à nous donner bonne conscience en nous permettant de réfléchir quelques minutes à nos dettes mais qu’il soit brave pour transmettre à son peuple et à ses descendants qu’il est encore loin le jour où nous abandonnerons notre position de créditeurs à leurs égards.

    A moins que nous autres peuples européens et nos cousins d’Amérique (surtout du nord) voudrions devenir aussi humains que nos débiteurs des autres continents.

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